Kinshasa Chroniques // MIAM - Sète, octobre 2018

Kinshasa Chroniques // MIAM – Sète, octobre 2018

Kinshasa Chroniques est une exposition rassemblant 71 artistes kinois autour de 10 chroniques visuelles et sonores. L’exposition aura lieu au MIAM à Sète, à partir du 23 octobre 2018. Puis à la Cité de l’Architecture, en 2020. Un catalogue sera publié par les Editions de l’Oeil.

Commissariat Dominique Malaquais, Androa Mindre Kolo, Claude Allemand Cosneau, Fiona Meadows et Sebastien Godret // Scénographie Jean-Christophe Lanquetin // Graphisme Nina Stottrup Larsen.

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Le grand mur dans la salle d’exposition à Sète : 32mx6m.

 

Les artistes exposés :

PREFACE
Nelson Makengo , photographie // Jean-Marie Mosengo Odia, dit Moke Fils, camionnette peinte // Mega Mingiedi, dessin // Sammy Baloji, photo // Benjamin Bibas, environnement sonore
DEAMBULATIONS
Gosette Lubondo, photographie // Sinzo Aanza, installation // Olivier Kasongo, dit Olikas, photographie // Junior D. Kannah, photographie // Florent de la Tullaye, vidéo // Nizar Saleh Hirji  et Paul Shemisi, vidéo
Luc Mayemba, BD // Hervé Boliki, BD // Micky Muteba, BD // Rolly Kabuya, BD // Trésor Matameso, dit Papa Divin, BD // André Ditu, BD // Judith Kaluaji, BD // Alain-Piazza Dinsundi, BD // Albert Luba, BD // Kennedy Nzungu, BD // Éléonore Hellio, Bebson Elemba, Danniel Toya, installation

CHRONIQUE 1 : VILLE PERFORMANCE
Julie Djikey, performance photographiée par Pascal Maître // Bebson Elemba, dit Bebson de la Rue, performance photographiée par Sébastien Godret // Michel Ekeba, costume et performance photographiée par Sébastien Godret // Cédrick Mbengi, dit 100% Papier, costume et performance photographiée par Yves Sambu // Yannick Makanka Tungaditu, dit Yannos Majestikos, costumes et performances photographiées par Sébastien Godret et XXX // Christian Bokondji, performance photographiée par Renaud Barret // Fabrice Kayumba, dit Strombondoribo, performance photographiée par Renaud Barret // Junior Mongongou, dit Dix Bureaux, costume // Eddy Ekete, costume et performance photographiée  par Anastasie Langu // Tickson Mbuyi, costume et performance photographiée par Sébastien Godret // Festival KinAct, vidéo de performances (Eddy Ekete, Tickson Mbuyi, Junior Mongoungou, Flory Anass Sinanduku, Pathy Tshindele)

CHRONIQUE 2 : VILLE SPORT
Dareck Tubazaya , photographie // Widjo Wiyombo, marionnettes // Rek Kandol, photographie
CHRONIQUE 3 : VILLE PARAITRE
Yves Sambu, photographie //Jean-Christophe Lanquetin, photographie // Amani Bodo, peinture // M’Pambu Bodo Bodo, dit Bodo Fils, peinture // Francklin Mbungu, peinture/collage
CHRONIQUE 4 : VILLE MUSIQUE
Jean Bosco Mosengo Shula, dit Shula, peinture // Roger Kangudia, photographie // Faustin Linyekula, capture vidéo // Renaud Barret, photographie // Wilfried Luzele, dit Lova Lova, clip vidéo // Fabrice Kayumba, dit Strombondoribo, clip vidéo // Yolande Ngoy, dite Orakle, enregistrement audio // Jean Benoît Bokoli, dit Micromega, enregistrement audio // Kongo Astronauts, enregistrement audio
CHRONIQUE 5 : VILLE CAPITAL(IST)E
Sammy Baloji, installation multimédia // Georges Makaya Lusavuvu, dessin // Sébastien Godret, photographie // Emani Koto Eko, photographie // Maurice Mbikayi, vidéo
CHRONIQUE 6 : VILLE ESPRIT
Géraldine Tobe, peinture // Aicha Muteba Makana, performance photographiée par Barry Mody // Éric Androa Mindre Kolo, installation // Mega Mingiedi, installation
CHRONIQUE 7 : VILLE DEBROUILLE
Cédrick Nzolo, photographie // Dareck Tubazaya, photographie // Isaac Sahani, photographie // Rek Kandol, photographie
CHRONIQUE 8 : VILLE FUTUR(E)
Kongo Astronauts, video et photographie // Bienvenu Nanga, sculpture // Hilaire Balu Kuyangiko, dit Hilary Balu, dessin // Sammy Baloji et Filip De Boeck, vidéo // Nelson Makengo, photographie
CHRONIQUE 9 : VILLE MEMOIRE
Magloire Mpaka Banona, photographie

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Kinshasa Chroniques
Sur une scénographie
020918

Kinshasa est une aporie. Une expérience intense pour qui y a été ou y a vécu, dont il est presque impossible de faire le récit à qui n’y a pas été. Une ville impossible à montrer, à raconter, à exposer. Multiples sont les incompréhensions, les mots n’y suffisent pas, les images non plus. Un trou noir, un mirage, un fantôme. Comment alors, à partir de quoi, envisager la scénographie, en France, d’une exposition, rassemblant plus de 70 artistes vivant ou ayant vécu à Kin.

Je ne peux pas simplement ‘représenter Kinshasa’ avec l’illusion problématique d’en donner une vision globale, sous la forme d’une scénographie d’exposition sans prendre en compte le fait que ce geste participe explicitement d’une forme de centralité réactualisée de l’Occident. Je suis européen et évidemment mon point de vue est façonné par une foi en la distance qui surplomberait ainsi que par un passé colonial auquel je ne peux échapper. J’ai certes vécu et travaillé longuement à Kin mais cela ne change pas grand chose, cela me rend juste, peut-être un peu attentif. Mes réflexes, le projet lui-même auquel je participe, en France, font question. Et la scénographie en tant que pratique opérant une mise en représentation, tout autant.

« L’acte de représenter (et donc de réduire) implique presque toujours une violence envers le sujet de la représentation ; il y a un réel contraste entre la violence de l’acte de représenter et le calme extérieur de la représentation elle-même, l’image (verbale, visuelle ou autre) du sujet. (…) il y a toujours ce contraste paradoxal entre la surface, qui semble être sous contrôle, et le processus qui la produit, celui-ci impliquant inévitablement quelques degrés de violence, de décontextualisation, de miniaturisation, etc. L’action et le processus de la représentation implique du contrôle, de l’accumulation, du confinement ; cela implique un certain type d’étrangement ou de désorientation de la part de celui qui représente ». Edward Saïd.

Penser qu’on peut réellement échapper à cette ‘violence envers le sujet’ dont parle Saïd est illusoire. On est pris dedans. De la représentation surgira malgré tout, parce qu’elle fait partie d’un complexe de mise en forme du monde qui s’est diffusé partout au point d’être devenu diffus et invisible… à commencer par les habitudes du visiteur. Mais cela n’empêche pas de travailler à éloigner, à mettre entre parenthèse, en somme à affaiblir la (re)présentation, en multipliant les formes de présentation, un geste plus franc, plus direct (même si pas dépourvu d’ambiguïtés lui non plus). Comment avec l’espace comme matériau, faire glisser l’expérience du visiteur, quel(s) déplacement(s) opérer ? Saïd nomme avec précision certaines opérations à interroger : miniaturiser, décontextualiser, accumuler, confiner… J’ajouterais découper, cadrer, donner à voir dans un face à face avec le spectateur… Or ce sont justement les ‘outils’ de scénographe, des opérations que l’on mène constamment envers le sujet que l’on expose, quel qu’il soit. Il s’agit d’interroger l’évidence de ces opérations ‘naturelles’, que nous menons sans réfléchir à la violence qu’elles impliquent. C’est dans leur affaiblissement, leur déplacement qu’émergent peut-être, à ce stade, des possibles. Il n’est pas sûr que l’on puisse y échapper, mais il y a une nécessité à chercher ailleurs, un au-delà à explorer. Construire quelque chose de nouveau ? Cela donne souvent l’impression d’un mur à traverser car engager un tel pas de coté, même s’il ouvre aux possibles, laisse singulièrement démuni. On ne sait pas bien par où aller.

Pour l’expo Kinshasa Chroniques, deux pistes ont fait progressivement sens : l’espace est structuré par des couleurs. Elles sont à vrai dire le seul repère que nous donnons en les faisant correspondre à chacune des chroniques. Un travelling vidéo de Florent de la Tullaye dans les rues de Kin, où l’on voit que la couleur est le moyen principal qu’ont les gens pour donner une qualité au bâti, par ailleurs le plus souvent précaire, a permis un choix de rapports de couleur sur couleur, y compris dans les écritures. Cela résout plusieurs enjeux de lecture de l’exposition, mais cela passe par une opération d’abstraction qui peut faire question.

La linéarité de l’organisation de la ville, ses longues rues et avenues droites, sans fin (le schéma d’urbanisme de l’époque coloniale) m’avait marqué. C’est évidemment un peu dérisoire à l’échelle d’une exposition tant cette ville est immense et multiple, mais cela a fini par déterminer la disposition des cimaises. Cela permet d’éviter une scansion plus classique de l’espace destinée à guider le visiteur, faite de points forts, de mises en relations. Ici les lignes droites font que les parcours sont aussi peu imposés que l’espace le permet. Elles autorisent par endroits une errance, Elle permettent de matérialiser un double parcours, un espace-temps où l’on ne voit rien ou presque : une face des cimaises est ainsi laissée vide, simplement colorée. Cet face vide est une interrogation : il faut chercher les oeuvres, elles ne se donnent pas à voir si facilement. C’est sur l’autre face des cimaises qu’elles sont présentes dans une accumulation spatiale qui est plutôt juxtaposition, accumulation, que mise en dialogue : on plonge dans un foisonnement, une oeuvre n’est jamais visible seule, elle est en relation latérale, de biais, elliptique, avec l’ensemble de ce qui l’entoure.

Et il y a surtout les artistes et leurs oeuvres. La force de cette exposition, c’est qu’il y a 71 points de vue sur la ville de Kinshasa. Une multitude d’interstices inventifs apparaissent. C’est évidemment là que quelque chose de la ville se raconte et, pour le coup, se (re)présente. Le fait que cela vienne de regards d’artistes façonnés par cette ville change la dynamique des questionnements évoqués plus haut. Dans le contexte actuel, il y a une forme de légitimité dans leur point de vue qui leur permet assez librement de rejouer les conventions de la (re)présentation. Ils en ont été longtemps l’objet, ils en sont aujourd’hui les sujets. C’est évidemment eux qui ont des pistes à proposer, là où, je l’évoquais plus haut, souvent je tâtonne. Il serait évidemment possible de mettre le dispositif d’exposition en retrait, de ‘laisser parler les oeuvres’ comme on dit, mais il est autrement important d’essayer de donner forme, dans l’espace, à l’interrogation que constitue en bien des points ce geste d’exposer aujourd’hui, en France, dans le contexte d’un musée, ces artistes.

On échappera pas à la décontextualisation, à la miniaturisation, au confinement. Un espace très grand permettrait peut-être de produire une étendue où affleure la violence de l’opération de présentation, plus que la violence de ce que l’on présente (je pense ici aux multiples clichés sur les villes africaines et sur Kin en particulier). Où la découpe opérée par le fait que nous sommes dans un lieu fermé (un musée), s’atténuerait. Cela permettrait de dé-focaliser, de créer un vide qui fasse qu’en entrant on se perde en déambulant, on ne tombe pas directement sur les oeuvres, qu’il faille les chercher. On parviendrait, je pense, à défaire la mise en dialogue classique des oeuvres. Un grand espace permettrait des jeux de focale multiple pour un corps percevant en mouvement, des jeux d’intensité, d’accumulation, de juxtaposition, de décadrage, de brouillage, etc. Un parcours rendu par moments erratique, mais intense. Ou alors… inscrire les choses directement dans un contexte (ici Sète, plus tard Paris)… Rendre les oeuvres presque invisibles, dispersées, camouflées,  fondues dans le lieu où elles sont montrées. Ainsi peut-être, Kinshasa deviendrait ce qu’elle est, vu d’ici… un mirage. Une idée, quelque chose dont on ne sait pas grand chose mais qui est malgré tout présent, via des gestes d’artistes, qui n’est pas confiné, qui traine, dans l’air, avec lequel on vit. Un fantôme qui se diffuse dans notre quotidien. Et peut-être ce fantôme ouvrirait-il des espaces de contact.