A dialog between Guy Régis Jr & Jc Lanquetin

A dialog between Guy Régis Jr & Jc Lanquetin

About the Proust translation in créole by Guy Régis Jr. Published in the Chimurenga Chronicle n°3.

See here.

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Guy Régis : Est-ce que tu sais que la plus grande forêt européenne est en Guyane ?

> Oui. (rires). C’est ta manière de commencer parler de pourquoi tu as traduit Marcel Proust ?

Il y a beaucoup d’Haïtiens là bas. On pourrait dire ceci : en Guyane, il y a beaucoup de communautés différentes, il y a des brésiliens, et il y a beaucoup d’haïtiens… On peut donc imaginer le nombre de langues qu’on parle là bas. En Haïti, il n’y en a que deux. Le français et le créole. Le créole qui est devenu une langue officielle en 1986.

> Tard

Très tard, 1986, non 1987. Après la fin de la dictature en 86, dans la constitution de 87, ça devient une langue officielle.

> Donc, à la fin de la dictature.

A ce moment là y a eu beaucoup de changements, beaucoup de travaux ont été menés, la constitution a été votée, il y a eu, déjà, le droit à l’expression – qu’on est un peu en train de perdre aujourd’hui. Et le créole devient langue officielle. Il y a certaines choses qui ont été faites avant 86, notamment à la fin de la dictature, Duvallier avait essayé d’imposer le créole à l’école. Je me souviens, c’était drastique, ils avaient éliminé tous les livres en français et nous, les élèves, on se retrouvait avec deux trois cahiers, deux trois ouvrages en créole, et ma mère s’arrachait les cheveux parce que quand on revenait à la maison, on avait plus de bouquins (rires). On apprenait des chansons en créole, c’était vraiment quelque chose. Il y a eu aussi tout le travail aussi sur la manière de fixer l’orthographe.

> Donc en fait la langue créole devient langue officielle, elle est fixée. Avant elle était mouvante…

Enormément. Quand on lit les anciens livres, les anciennes versions des romans de Franketienne, c’est dans un créole de cette époque, très proche du français. C’est ça la déclinaison du créole. Petit à petit ça devient une langue à part entière.

> Comme tous les créoles.

Comme toutes les langues qui se différencient vraiment de la langue d’origine.

> Et alors, Marcel ?

J’ai traduit l’Etranger de Camus, mais c’était quelque chose de très personnel, il n’y avait pas de projet derrière, de projet pour une nation, pour une langue. C’était juste un livre que j’avais tout le temps en main, et que je rêvais de lire, que je rêvais de bien lire. Donc je l’ai relu, et j’ai compris que pour mieux le lire encore, il faudrait le traduire. La traduction c’est vraiment une lecture profonde. C’est ce que j’ai gardé de cette pratique. Or, qui ne rêve pas de bien lire Proust ? Et dans cette envie de lire Proust profondément, je me suis dit que la meilleure façon c’est de le traduire. Traduire vient du fait que j’ai envie de rester longtemps avec un auteur, sa littérature, son souffle. Tant qu’on n’a pas trouvé le souffle, le flux, on ne peut pas traduire. On pourrait presque dire ‘respirer comme Proust’, avoir son souffle. Voir ses tics aussi, parce que les écrivains en ont beaucoup. Et baigner là dedans.

> Donc en fait, c’était une nécessité personnelle.

Oui, de lecture.

> C’est pas, au départ, une volonté politique… un projet.

Non. ‘Il faut que la langue créole’… Non. C’est d’abord personnel. Après, il y a des questions qui nous taraudent. L’histoire que je viens d’expliquer, le fait qu’ils avaient radicalement changé l’école pour que l’enseignement se fasse en créole. Et il n’y a pas beaucoup d’ouvrages en créole. En Haïti, on enseigne dans les livres en français, mais le prof il parle en créole. C’est un bilinguisme étonnant, étrange. Georges Castra (un poète haïtien) a une façon de traduire cela qui me fait bien rigoler, il parle de ‘bilinguisme entre les cuisses’ (rires). C’est un bilinguisme vraiment étonnant. On passe constamment d’une langue à l’autre. Je me rends compte aussi que chez moi, ou avec des amis on parle de l’un à l’autre. Et à l’école, le prof il t’explique toutes les maths en créole. Si ou mete x tèlke x…Et tout se fait dans ce bilinguisme là.

> Tu n’as pas traduit l’ensemble de la Recherche.

Non. J’ai envie de finir le premier tome déjà, Du coté de chez Swann/ Bò Kot kay Swann. Ce qui est intéressant c’est de savoir que Proust n’a pas tout publié de son vivant, il a publié ‘Du coté de chez Swann’, en auto édition s’il vous plait, c’est étonnant de savoir ça aujourd’hui. Le deuxième tome ‘A l’ombre des jeunes filles en fleur’, il l’a aussi publié de son vivant. Les autres, c’est à la mort de Proust qu’ils ont été publiés.

> Est-ce que c’est publié ?

Ca va être publié. J’aimerais bien finir ça en décembre. J’ai déjà un contrat avec un éditeur, c’est Les Presses Nationales, qui avaient publié le Camus, l’Etranger. Et j’ai une bourse aussi, une bourse du CNL appuyé par le Ministère de la Culture…

> le CNL français ? (Centre National du Livre).

J’avais carrément écrit à Mitterrand (Frédéric) à l’époque, j’ai demandé une bourse pour ça, ils ont répondu positivement. Ensuite aussi la Région Ile de France, pour une résidence de 10 mois à l’Echangeur. Pour tout le travail de recherche, d’esquisse aussi, parce-que je traduis en faisant des esquisses.

> C’est à dire ?

L’unité de la traduction – ça tous les traducteurs sont à peu près d’accord là dessus – c’est le paragraphe. Je ne prends pas les phrases. Je fais des blocs… Cela dépend de comment écrit l’écrivain. En tout cas Proust, lui, il fait des paragraphes très très longs, idem pour les phrases et donc il s’agit d’aller direct de la première pensée à la traduction. On ne peut pas traduire si l’on arrête, si on prend beaucoup de temps et qu’on ne dit pas ‘ça c’est une première esquisse’ – et pour ma part j’en fais plein – avant de revenir dessus. Car quand on fait les phrases, il y a plusieurs propositions qui arrivent, plusieurs mots, pour donner une diversité de sens à ce qu’on traduit.

> Mais par exemple, c’est complexe de traduire du français au créole ? Il y a quand même pas mal de français dans le créole… Ca se joue où, en fait ?

En fait, cette langue créole haïtienne est quand même assez éloignée du français de base.

> Quand je l’entends, je ne comprends pas.

Dans la syntaxe on ne parle pas de la même façon : quand je commence, par exemple l’Etranger : ‘Aujourd’hui maman est morte’, j’aurais pas pu traduire ‘jodi a maman mouri’. Parce que c’est plus… poétique, je dirai. Alors j’ai dû inverser : ‘Maman m mouri jodi a’. Ca donne un sens plus trivial qu’on retrouve dans le français. Donc on a très vite du boulot. Après, là où il n’y a pas beaucoup de diversité, c’est plutôt dans le vocabulaire.

> On retrouve des mots très proches…

Oui. C’est quand même la racine du créole. Après il y a eu plein de débats là dessus. Des haïtiens pensaient que notre langue créole venait des langues africaines. Peut-être dans la sonorité, il y a beaucoup de mélanges bien sur, il y a des mots aussi latins, et Taino (les indiens). Il y a deux trois mots Taino, parce qu’il y a des objets qu’on utilise qui viennent de là, de ce temps là.

> Les Taino étaient sur cette Ile ?

St Domingue (l’Ile) était Taino, une partie de Cuba aussi, Porto Rico, c’est un pays où jusque aujourd’hui il y a beaucoup de vestiges. Ils n’étaient pas partout, mais c’est le peuple le plus doux de la Caraïbe.

> Le peuple quoi ?

> Donc qui s’est fait…

Dégager facilement.

> Une dernière question, il y a un public ?

Je sais que l’Etranger est beaucoup acheté, parce que les gens s’intéressent. Je pense que c’est déjà une curiosité.

> Et en même temps c’est une démarche qui peut paraître extrêmement logique. Normalement on devrait avoir des tas de gens qui font ce travail là, traduire la littérature mondiale en créole… Pourquoi brusquement le fait que tu traduises Proust ou l’Etranger, ce serait une chose exceptionnelle ? Ca devrait être banal.

Oui, ca devrait être banal, mais c’est un pays aussi avec… le fait qu’il y ait cette absence ‘grâce à la dictature’, d’institutions, ça fait qu’il n’y a pas eu de long travail mené sur la langue. Il y a aujourd’hui une très grande difficulté pour quelqu’un qui est lettré à lire directement le créole. Moins pour les plus jeunes aujourd’hui parce que depuis 86 – 87 il y a eu notamment l’introduction de l’enseignement du créole à l’école. J’ai eu un prof de créole. Les enfants maintenant ils peuvent écrire directement…

> Donc c’est lié en partie au fait que la langue en tant qu’institution est récente.

Oui, et c’est aussi le fait que peu d’ouvrages existent… tout ça, les journaux…

> Ca va avec, c’est à partir du moment où elle est institutionnalisée, codifiée, reconnue, que tout ce travail de développement de son rapport aux autres langues peut se mener de manière plus structurée.

Mais pas assez, parce que cela aurait du être vraiment beaucoup plus offensif, parce que… 100% des haïtiens parlent créole quoi !

> Oui mais ça, on sait pourquoi, ce genre d’incongruité, … les congolais parlent Lingala, et Swahili et quand j’ai fait le livre avec Amisi, pour moi c’est une incongruité incroyable : c’est un livre qui est écrit en Lingala, 1200 pages, ce que personne ne fait, personne ou presque n’écrit en Lingala et ce gamin, à 23 ans, écrit 1200 pages en Lingala et ensuite pour qu’il soit accessible, on doit le mettre en français.

Terrible hein.

> Il se trouve que c’est lui qui le met en français, donc il le met dans un français qui est grammaticalement…

est son français,

> qui est en fait le français des kinois, que tout le monde parle à Kinshasa. Et c’est ce français là qui devient le livre. Mais le livre en Lingala, en fait personne ne l’a lu.

Ben ça c’est sur.

> En un sens c’est la même incongruité.

C’est la même.

> Pourtant des millions de personnes parlent Lingala.

Parler et lire, c’est assez différent. Les gens ne peuvent pas lire comme ça, même les comédiens, qui normalement devraient être des gens qui maîtrisent ça, ils lisent mal le créole directement. Dès qu’ils lisent c’est avec emphase, ils sont assez éloignés de ça, alors qu’ils ont l’habitude de lire le français. Beaucoup de gens qui ont des problèmes avec les deux langues. On revient au bilinguisme en tant que complexité. Et maintenant l’anglais aussi. En fait l’anglais a beaucoup d’influence sur Haïti aussi, du fait de nos près de 3 millions de personnes qui sont aux Etats Unis.

> Il y a combien d’habitants en Haïti aujourd’hui ?

Selon les derniers chiffres (de sir l’ONU) il y a 10 413 000 habitants,

> Pour plus trois millions à l’extérieur

Oui.

> Oui, c’est énorme.

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Port au Prince, déc 2013.