Les Praticables // Bamako //  déc 2019

Les Praticables // Bamako // déc 2019

Festival les Praticables à Bamako Coura, dirigé par Lamine Diarra. Scénographie générale du festival : Concept  Siriman Dembele Clara Walter & Jcl. Réalisation Clara Walter, Marc Vallès, Ikhyeon Park & Elie Vendrand Maillet Régie générale Cyril Givort Créations lumière Mathieu Ferry

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Ecrit à Bamako pendant le festival Les Praticables

Quelles esthétiques théâtrales et artistiques, quelles écritures pour un festival dans la ville ? À Bamako, le projet des Praticables se nomme comme la « fabrique d’un théâtre d’art populaire ». Les termes sont à interroger en lien avec le contexte de cette ville, en lien avec une histoire du théâtre ici, bien réelle et depuis longtemps et aussi me semble-t-il, en lien avec ce à quoi ces termes renvoient dans l’histoire du théâtre européen : théâtre d’art, théâtre populaire : quelles formes, pour qui ? C’est une question vivante car il y a ici une aspiration, un désir d’inventer des esthétiques qui mettent en fiction les histoires qui résonnent.

Et puis, il y a l’inscription de la théâtralité dans l’espace urbain… Cela a toujours existé sous une multitude de formes mais cela n’enlève rien au fait que la ville est un réservoir de potentialités, de possibles, à partir du moment où l’on s’éloigne de la référence à l’espace théâtral classique (la boite scénique comme archétype) et si l’on considère le théâtre comme proche de la vie, comme étant la vie. Lu récemment, John Cage qui via Artaud déploie l’idée que tout est théâtre, du moment qu’il est fait appel collectivement à la vue et à l’ouïe. Définition minimale, ouverte, qui a l’immense mérite d’éloigner les conventions, d’ouvrir à l’insoupçonné. La proximité avec le quotidien, la vie qui s’invente comme potentiel de création éloigne le fantôme occidental implicite qui hante dès que l’on pense espace scénique. Nous tentons, à Bamako, de dépasser cette référence latente tout en construisant de réelles conditions pour une écoute et une vision collective. C’est en cela que le projet des chaises est intéressant. Ces chaises tressées de fils de couleur existent partout dans la ville, objet très beau. Un jour en marchant dans la rue, nous imaginons qu’elles peuvent devenir des ‘gradins’ non autoritaires, des assignations souples. Nous, c’est Clara Walter, Siriman Dembele et moi-même. A Bamako les chaises sont de formes, de hauteurs, d’assises différentes et bien sûr la couleur des fils de nylon varie. Ces chaises sont devenues nos gradins. Nous en avons fait construire des dizaines. Clara ajoute que leur présence est amplifiée du fait de l’ajustement de leur forme, de leurs proportions, des accoudoirs, etc. pour les besoins du théâtre. Cette simplicité du geste parle à tous. Les chaises que nous faisons construire sont hautes, sachant que des chaises et des banquettes à 40cm de haut, voire moins, on en trouve partout et que l’on peut ajouter des nattes. Ainsi, 60 chaises hautes font un public d’au moins le double. Ces chaises génèrent un espace qui est à la fois extra-quotidien et en même temps proche de l’ordinaire, qui de déploie partout, dans une cour, dans une rue… Surtout le ‘gradin’ devient variation souple, il se glisse dans l’architecture des parcelles, prend forme organique. Il n’est plus un mur droit, une barre qui coupe l’espace, (demande de Lamine Diarra, directeur du festival). Chacun peut choisir son angle, tourner son siège, inscrire son corps dans le confort d’une attention sans avoir à subir une fixité qui oblige à une direction du regard. Le point de vue n’est plus tant une intention théâtrale que le vécu de chacun. Le jeu entre dramaturgie et expérience s’équilibre. Cette liberté au plus proche des corps me semble essentielle.
En 2015, avec Catherine Boskowitz nous avions imaginé, sur un plateau de théâtre, le public assis, disséminé dans l’espace, avec les acteurs jouant entre les spectateurs, lesquels se tourneraient, voire se déplaceraient. Des chaises déjà. Résistances multiples, mais de toute manière véto absolu du directeur technique. Les chaises auraient dû être vissées au sol. Sécurité.

A Bamako, ce projet des chaises est développé par Ikyeon Park, Marc Vallès, Elie Vendrand Maillet, Cyril Givort (pour les lumières), avec Clara et Siriman et des étudiants en école de théâtre. Elles deviennent l’écriture visuelle du festival. La vision de leurs déplacements et de leur installation ici ou là est en soi une performance qui annonce. La scénographie du festival n’est pas un décor, elle est le mouvement de ces objets, à la fois technique et chorégraphié. Nous sommes accueillis dans un quartier, une rue et alentour, les spectacles s’inventent parmi les gens, le temps des répétitions compte autant que celui des représentations. Pas besoin de décor. L’essentiel s’invente avec ce qu’il y a et chacun sait où cela se passe, les gens vous disent où aller. Les spectacles sont pleins.

La boite scénique est le fantôme glorieux de la scénographie et de l’idée même de théâtre. Une présence inconsciente, implicitement naturalisée. Ceci bien au delà de la sphère européenne (elle n’est pas le seul fantôme, les conventions de jeu, le décor de théâtre ont aussi la vie dure). Cette boîte scénique hante lorsque l’on entre dans une cour et que l’on commence à en imaginer le devenir scénique, à y inscrire de la fiction. Distance, frontalité, cadre (même si invisible) viennent à l’esprit. Grammaire réflexe du scénographe et du metteur en scène. Des acteurs aussi. Elle sert à inscrire des repères connus dans l’espace, repères indispensables, croit-on, à l’écoute du texte, à l’expérience fictive. Mais les cours résistent. Elles ne sont pas si grandes et sont parsemées d’éléments, arbres, objets divers, briques…. Elles suggèrent de penser les directions autrement.
Ce jeu avec les fantômes et le désir de liberté est une tension féconde qui s’expérimente au quotidien, ici à Bamako.

[voir aussi la page textes sur ce site].