Traverses // Leyla Rabih // 2021

Traverses // Leyla Rabih // 2021

avec Philippe Journo, Leyla-Claire Rabih, Elie Youssef // scénographie et vidéos Jean Christophe Lanquetin assisté de Anton Grandcoin // création lumière et régie générale Thomas Coux // création sonore Anouchka Trocker // assistante mise en scène Morgane Paoli // production Grenier Neuf – Jessica Reigner.

Voir site cie Grenier Neuf

Un spectacle autour de récits de migration de syriens, mis en résonance avec les parcours de Leyla Rabih, Philippe Journo et Elie Youssef, présents sur le plateau. Le spectacle a pour matériau une cinquantaine de récits enregistrés et filmés, qui se focalisent sur la manière dont les situations de migration transforment la vie des personnes, par delà les difficultés. La scénographie de ce spectacle est d’abord un dispositif scène – salle. Une relation, non séparée, avec les personnes présentes. Un dispositif d’attention commune, d’écoute. L’espace est traité avec soin, une attention à la beauté des lumières, des matériaux, des objets, des présences.

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Esquisse pour le traitement du sol. Un ensemble de moquettes de couleurs, qui ‘disparaissent’ lorsque le public s’installe dans les gradins.

Esquisses d’implantation selon les contextes et les jauges.

Vues 3d [réalisées par Anton Grandcoin].

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L’espace scénographique pour Traverses [un projet de Leyla Claire Rabih que nous venons de ‘finaliser’ au Vivat à Armentières début mars, construit autour de récits de migrants syriens] est un dispositif d’attention et d’écoute. Cela peut paraître évident [toute scénographie l’est], mais ce n’est pas si simple. Dans la pratique scénique dominante on voit le plus souvent des dispositifs de représentation, plus ou moins spectaculaires, même dans leur abstraction, dans un lieu [le théâtre] qui est, lui, le dispositif d’attention et d’écoute. Or dans Traverses, je tente plutôt de mettre l’attention et l’écoute au coeur du projet scénographique, en sculptant les distances. Ce travail sur la distance, que je cherche à la réduire dans un geste récurent au fil des projets, est une tentative de créer les conditions d’une grande acuité dans une proximité haptique ; une façon de dépasser la convention de l’espace scénique, d’affaiblir son rapport de représentation au monde. Les dispositifs d’attention auxquels j’aspire sont ailleurs, ils sont une manière de ‘pousser en avant’ les corps attentifs vers l’acte, le geste performé – joué – dansé, ceci en lien avec la mise en scène, les acteurs. Ils sculptent la tension. Ici, cela se passe via des plans de papier calque, lumineux, suspendus dans le dos des spectateurs et qui ‘appuient’ les directions d’espace. C’est concret, la lumière vient de derrière, nous sommes inclus, et toutes les présences [acteurs comme spectateurs] sont éclairées de tous cotés.
Dans Traverses, j’explore, à nouveau, une autre piste : comment installer un espace commun, mais aux directions et focales multiples. Cela prend la forme de détails, de transitions, de variations et recoins de l’espace qui génèrent des parcours, des juxtapositions de présences, des distances pluri-focales. A rebours d’une pensée de l’espace imaginé en maquette, à l’avance, et mis en place comme un ‘décor’, logique du dessin d’une scène dans lequel des sujets-acteurs vont agir, regardés de loin par d’autres sujets, complétant dans la pénombre une image cadrée, construite et séparée de son contexte. Plutôt que d’être dans un décor, je cherche à créer les conditions d’une attention complexe. Le décor, support de projection émotionnelle et symbolique, c’est le symptôme d’une crise de la sensibilité dans nos relations collectives et individuelles. J’emprunte cette remarque à Baptiste Morizot [Manières d’être vivant] qui parle plus largement de nos relations au vivant, pour la déplacer vers des enjeux scéniques. Manière d’ouvrir le champ des possibles de la création d’espaces pour des expériences vivantes en co-présence.
Ainsi, 10cm d’espace peuvent générer de grandes variations d’expérience.
Il me semble que c’est un travail de cet ordre que nous avons mené collectivement à Armentières ces dernières semaines, avec Leyla, Thomas Coux, Anton Grandcoin, Philippe Journo, Morgane Paoli, Anouchka Trocker et Elie Youssef.
La construction d’un espace comme mouvement de proximité n’est pas séparation d’avec le monde. L’espace est « une différence sans séparation » [pour revenir à cette remarque de Fred Moten]. Lorsque je conçois un tel espace, le monde est là, présent. Il est juste une intensification, dans le monde. Un site plutôt qu’une scène ? A ceci près qu’en Europe, la réalité des productions, les aspects techniques, matériels, etc. font que c’est dans un théâtre, sur un plateau, que le spectacle va majoritairement se jouer. Et qu’il est difficile et lent de défaire ces habitudes, d’ouvrir des possibles. Le simple fait de mettre des spectateurs sur scène et dans la salle [ce qui n’a pourtant rien d’inédit] reste une difficulté. Cette scénographie est simple, mais précise à monter. En cela elle questionne les limites de la salle de théâtre car elle ouvre des directions d’espace, et donc d’accroches, pour lequel il n’est pas vraiment fait. Elle tend à pousser les murs. Je vis cela comme un geste, un pas vers une ‘banalisation’ des boites scéniques, une aspiration à les rendre plus flexibles.
Nous n’avons pas créé le spectacle à l’issue de la résidence. Rien d’étonnant dans la période actuelle. Mais nous avons travaillé. A Nice, fin octobre 2020, nous avons assemblé le ‘monstre’. Le spectacle s’est laissé entrevoir. Nous avons depuis confiance dans son existence. Nous travaillons autrement. La résidence s’est consacrée à sculpter l’espace, avec du temps pour son évolution au contact du jeu. Ainsi que la lumière, le son et la vidéo. Nous répétons, mais peu ; Le travail ‘technique’ ne court pas après le rythme des répétitions. Le processus est plus horizontal.
De quelle manière cette situation est-elle en train de transformer nos pratiques ?