De quoi sommes nous faits // Andreya Ouamba

De quoi sommes nous faits // Andreya Ouamba

Concept / Mise en espace / acteur Andréya Ouamba // Direction d’acteur / Mise en scène Catherine Boskowitz // Danseuse interprète Clarisse Sagna // Auteur Kouam Tawa // Musique originale (guitare) Press Mayindou // Scénographie Jean Christophe Lanquetin // Création lumière Cyril Givort.

 

Statement pour des pistes scénographiques

Dans un premier projet (J’ai arrêté de croire au futur) j’ai été scénographe pour Andreya Ouamba. Notre compagnonnage se développant, nous choisissons, pour cette nouvelle création ensemble d’interroger les cadres relationnels et esthétiques d’un dispositif de création, ici entre chorégraphie et théâtre.
Plusieurs raisons à cela : d’abord le fait que le travail de Jc Lanquetin interroge les conventions scéniques, à la fois sur le plan théorique mais aussi en tant qu’artiste et scénographe. Cette interrogation porte sur la relation au metteur en scène / chorégraphe, mais surtout sur les espaces et les dispositifs de (re)présentation. La relation scène salle dominante (frontalité, assise…) ne permet plus de dire les complexités d’un dispositif d’attention et d’expérience avec un objet scénique. Ces complexités se démultiplient en lien notamment avec le devenir multipolaire du monde et font de la pratique de l’espace scénique, dans sa relation au ‘spectateur’, un champ d’expérimentation du politique très fécond. Ceci aussi en lien avec l’inscription d’un geste scénique dans un contexte, qui n’est plus seulement un théâtre.
Une seconde raison est liée au parcours d’Andreya Ouamba. Le fait qu’il vienne du continent africain déplace les enjeux liés à la scène. D’abord parce-que la boite noire occidentale dominante a aussi une histoire coloniale et hégémonique, ensuite parce qu’il existe encore peu de lieux scéniques dignes de ce nom sur le continent africain. Mais surtout parce-qu’une génération d’artistes aussi bien dans les champs du théâtre, des arts visuels, que de la danse contemporaine, interrogent, déplacent et reconfigurent les lieux scéniques, en imaginent de nouveaux, mieux adaptés à leurs contextes, leurs histoires, leurs pratiques. Bref, tendent à s’émanciper du modèle de la boite scénique.
Notre relation artistique est traversée de multiples manières par ces enjeux. Nous collaborons pour des créations scéniques, mais aussi dans le cadre de projets comme les Scénos Urbaines Dakar 2013, une résidence d’artistes dans un contexte urbain, dont un enjeu central était justement de repenser la relation de l’art à un contexte, à des publics, bref de repenser la notion de scène.

Pour ce projet, nous choisissons donc de repenser à la fois le lieu de la (re)présentation, ainsi que la relation d’artiste à artiste que nous développons.
Le projet est un récit intime d’A.O autour de sa relation à son père, et à la musique congolaise, la Rumba en particulier qui a bercé son enfance. Il se construit comme une performance entre parole et danse, avec un musicien. La proposition que nous allons développer ‘renomme’ le lieu de la présentation et en fait une salle de conférence, le jeu étant ici que tout lieu où nous allons performer deviennent cette salle de conférence. Comme, par exemple dans de nombreux endroits de par le monde, une église évangélique occupe, les jours de fermeture, une salle de théâtre, etc. Ainsi, un double lieu s’installe. Cela peut se passer au théâtre des Abbesses à Paris, ou bien dans une salle en ville quelque part en France ou sur le continent Africain. (ce qui au passage ‘résout’ les problèmes de tournée, hors Europe, car dans chaque lieu il y a forcément des tables, des chaises, un ou deux écrans, des lampes, un pupitre, etc. Dans cette ‘salle de conférence’, a lieu le spectacle, entre récit, performance, vidéo (avec notamment des documents d’archive de l’époque des années 70 au Congo Brazzaville – d’où est originaire AO), et plus largement en Afrique. Le jeu entre conférence et spectacle, entre parole et danse, est ce que nous allons développer au fil de ce processus de création.
La place des images, de la vidéo se pose. Commencée de manière conventionnelle (puisque le dispositif au départ est une ‘salle de conférence’), l’intuition à ce stade est de les faire glisser vers une dimension où passé et présent se téléscopent, où du coup elles occupent l’espace au delà de l’écran, débordent spatialement, mais surtout se relisent dans une logique de ‘found footage’, c’est à dire que leur dramaturgie initiale, les rapports de pouvoir et de hiérarchie dont elles témoignent, sont rejoués en lien avec la performance d’A.O.
Nous souhaitons interroger aussi la place du scénographe/artiste – vidéaste, qui participera aux représentations, sur la scène, ainsi possiblement que les autres membres de l’équipe du projet (metteure en scène, écrivain, créateur lumière). Ou comment constamment faire évoluer le lieu de l’expérience et dans le cas de la scénographie, cela veut dire en particulier un travail sur la position des spectateurs, la possibilité de  provoquer délicatement leur déplacement durant le temps de la représentation, le déplacement des corps et des assignations ici permettant de changer radicalement la perspective de l’expérience.

Ce que nous décrivons ici est assez simple et ne sont pas des pistes complètement nouvelles dans le champ de la création contemporaine, mais elles sont aujourd’hui plus que jamais d’actualité car elles permettent d’interroger les formes et formats de l’attention, la place du performatif. Elles permettent de déconstruire les conventions de l’expérience spectatrice, en éloignant la dimension d’expérience sensible et intérieure au profit d’une exploration plus large et plus ouverte de ce qui lie un spectateur et un performer, au delà de termes éculés comme activité et passivité. Il s’agit de penser en termes de ce que le philosophe Stephen Wright appelle ‘usership’, une forme d’engagement (de co-présence) auto régulée, non déterminée par une convention, celle du spectateur (‘spectatorship’). Et aussi de penser la possibilité d’une performance partout, dans un lieu choisi et re-configuré pour l’occasion, mais qui n’est pas un lieu séparé de son contexte. Cela permet de toucher les gens, les publics qui ne vont pas au théâtre ou dans un lieu dédié à cela, mais qui ont par contre l’habitude de barrer une rue avec une toile et d’en faire un lieu performatif, qu’il s’agisse d’un concert, d’un événement, d’un rituel, ou d’un spectacle de danse contemporaine.