A text on my practice (in French) // Sept 2014

A text on my practice (in French) // Sept 2014

S’il est un constat que je fais de plus en plus souvent au fil de mes voyages, c’est celui d’un monde en mutation accélérée, devenu globalisé, dans lequel nous vivons tous, un monde qui n’aurait plus de « dehors », d’extérieur. Le sentiment d’altérité, de radicale différence que j’ai pu longtemps avoir s’estompe au profit d’une plus grande familiarité, de similitudes grandissantes dans la manière dont les personnes que je croise et les villes où je vis évoluent. Cela influence la manière dont je me positionne là où je suis : n’y aurait-il plus d’« autres », au sens de ce « nous et les autres » qui a fondé les représentations sur lesquelles s’est construit le monde occidental d’où je viens ? Pour qui est né en France dans les années soixante, cela ferait-il qu’enfin je serais un peu moins à la fois le représentant d’une histoire pas toujours simple à porter et simultanément un étranger dans les villes où je passe du temps et où j’interviens en tant qu’artiste ? Le fait que par delà les continents, les histoires, les cultures, le monde semble devenir un peu moins marqué par des logiques de la différence, m’ouvrirait-il la possibilité d’interroger ce que je vois, où que je sois, dans une relation de proximité fondée sur l’idée que l’ailleurs est aussi mon proche.

La notion de commun m’intéresse car elle formule l’existence d’un espace dans lequel je peux me projeter : « est commun ce à quoi tous ont accès parce qu’ils contribuent sans fin à le réinventer et à l’augmenter ». Cela renvoie à l’idée qu’il y a des choses fondamentales communes à tous, l’air, le vide, l’espace, mais surtout les pratiques d’interaction sociales, culturelles, économiques, etc. par delà la diversité, la singularité des formes qu’elles prennent. Or ce qui m’a toujours attiré, aussi bien au théâtre que dans la ville, a à voir précisément avec ce commun et les espaces qu’il ouvre : « (…) des espaces immenses de subjectivation, d’invention, d’expérimentation : nous voulons élaborer de nouveaux modes de vie, nous voulons creuser dans les mailles de notre propre présent une prolifération de différences possibles, nous voulons faire circuler, traduire et trahir, utiliser et réinvestir, emprunter, citer, tordre, translater, sauter par dessus les frontières des nations et des langues, des religions et des cultures – agencer dirait Deleuze. ». Ces actes et agencements multiples, improvisations, performances, tactiques, présents partout, avec leur énergie, leur dimension de fiction, leur théâtralité, participent de la manière dont les gens pratiquent, créent et résistent. façonnent leurs espaces afin de pouvoir y vivre de la manière qu’ils souhaitent.

Intervenir à l’échelle des corps (performers, participants, spectateurs, habitants) est ma manière d’interroger les dynamiques et tensions du monde que je parcours. Via en particulier l’espace et la photographie, il s’agit de construire des situations communes avec les gens, qu’elles soient d’ordre performatif, théâtrales, chorégraphiques, ou qu’il s’agisse d’installations dans la ville. Je tente de m’inscrire dans des contextes et de raconter, seul ou avec d’autres, des situations qui renvoient aux tensions générées par le passé – colonial notamment – et par la mutation accélérée du monde. Que je mène une ‘enquête visuelle’ subjective dans une ville et la contextualise sous la forme de dispositifs/récits dans l’espace urbain ou que je travaille avec un chorégraphe pour un projet scénique, la dynamique est fondamentalement la même. Des installations à dimension performative qui ouvrent momentanément un espace commun, qu’il soit urbain ou scénique, le temps d’un événement. Des ‘scènes’.

Je suis dans une position d’ ‘outsider’. Le théâtre est mon background, mais j’ai toujours privilégié une position diagonale, qui questionne dialogiquement les conventions, les cadres, les habitudes (l’ancrage de la scénographie dans l’histoire visuelle et la pensée occidentale). Les espaces, les présences que j’invente se nourrissent de cette position qui est aussi mon vécu lorsque je suis à l’étranger. Si je me sens de moins en moins autre, cette position persiste. Penser qu’il peut en être autrement est probablement un leurre, même si certaines villes après de multiples séjours me deviennent familières. Mais on finit par s’apercevoir qu’elle est intéressante. C’est un entre deux, un sentiment de non appartenance, je ne suis pas chez moi et pourtant, je ne suis pas un étranger. En flottement, en ‘chute libre’ dit Hito Steyerl. Danger ? Perte de repères ? Liberté surtout. Cela donne une distance pour observer. Une position d’outsider proche m’intéresse : passer du temps dans un endroit, en partir, y revenir. Une part importante de ma présence en ce monde se construit ainsi. Ce ‘flottement’ n’est pas une présence en transit – vu d’un hall d’aéroport -, Ces temps de vécu sont le point de départ de projets. L’œil, le corps se mettent en travail d’une manière à la fois ancrée et libre. « L’habitude est le commun en pratique ». On perçoit, on échange, on formule, on questionne.

 

Il s’agit aussi de la manière dont ma présence est perçue et acceptée, ou pas. Cela va d’une complète indifférence à une extrême attention envers mon corps, mes gestes, mes mots. En Europe je suis habitué à être fondu dans la masse, flâneur construisant un regard cinématographique sur ce qui m’entoure. Ailleurs, le corps, la peau deviennent hyper visibles, une surface de projection biopolitique, historique. Cette tension m’amène à construire certains projets autour de ma présence physique, manière de jouer avec les projections que je suscite et les déterminismes dont je suis porteur. Il s’est agi longtemps d’une présence discrète, refusant une place centrale (celle du metteur en scène), mais non absente afin de rendre lisible le pourquoi des actes posés. Mais de plus en plus malgré la timidité, je m’intéresse à une mise en performance assumant plus clairement cette dimension biopolitique.

 

Septembre 2014.

Les citations sont extraites de Commonwealth, de Toni Negri et Michael Hardt.